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Marafa Hamidou Yaya : "Je suis le prisonnier du président et du système"

lundi 17 avril 2017


Le 16 avril, cela fera cinq ans que Marafa Hamidou Yaya est incarcéré. À cette époque, en 2012, il passait de pilier du système à bête noire du régime. Enfermé dans une cellule du secrétariat d’Etat à la défense (Sed), l’ancien ministre de 65 ans que les Etats-Unis ont récemment présenté comme un prisonnier politique, purge une peine de vingt ans de réclusion pour « complicité intellectuelle de détournement d’argent public ». Il assure qu’on veut l’éliminer de la course à la succession du président Paul Biya, dont cet ingénieur en pétrochimie formé à l’Université du Kansas, fut le conseiller spécial, le secrétaire général de la présidence puis le ministre de l’Administration territoriale.

Comment allez-vous ?

Ma santé physique se dégrade. Bien avant mon arrestation, j’avais demandé l’autorisation d’aller effectuer des traitements et des contrôles à l’étranger, cela m’avait été refusé. Récemment, j’ai dû être hospitalisé, mon infection a pu être maîtrisée. Je me sens bien mieux.

Il y a cinq ans, vous étiez arrêté et incarcéré, votre vie basculait. Cette période de privation de liberté vous rend-elle mentalement plus fort ?

Si l’objet de cette machination politico-judiciaire était de m’atteindre moralement, c’est raté. Je suis mentalement plus fort qu’avant.

Dans quelles conditions êtes-vous détenu ? Le Sed est-il une prison respectueuse des droits des détenus ?

Le Sed est d’abord et avant tout un camp militaire. Je suis reclus dans une prison de haute sécurité à l’intérieur de ce camp, dans une cellule de 3 mètres sur 4, sans fenêtre, et dans une cour intérieure exiguë, sans abri, que je partage avec mes codétenus. Certains ici considèrent que la prison n’est pas en soi une punition, mais un lieu où faire subir des punitions. Je vis en permanence entouré de soldats, mitraillettes aux poings, portant casques lourds et gilets pare-balles. Mes droits de visite sont extrêmement limités et des brouilleurs ont été installés pour me priver de toute communication. Quant aux autres conditions de détention, elles sont largement connues et je ne reviendrai pas dessus, car c’est le principe même de cette détention que je conteste.

Le département d’État américain vous a reconnu le statut de prisonnier politique…

Le département d’État américain n’est pas la seule instance à avoir reconnu mon statut de prisonnier politique. D’autres organisations, comme l’Internationale socialiste, l’ont également fait. Et en avril 2016, lors de sa 75e session tenue à New York, le Groupe de travail des Nations-unies sur la détention arbitraire, au terme d’une procédure contradictoire de plusieurs mois, et après examen des milliers de pièces fournies par les avocats de l’Etat et les miens, a rendu une décision demandant ma libération immédiate, et même une indemnisation de mon préjudice.

Avez-vous le sentiment d’être le prisonnier du président ou celui du système ?

Les deux. Et si le président Biya lui-même n’y prend pas garde, il en sera un jour la victime, car le système qu’il a mis en place est obnubilé par sa propre perpétuation.

Avec le recul, regrettez-vous de ne pas avoir quitté le pays ?

Je n’ai aucun regret, car l’exil est une prison intérieure. Si j’avais fait ce choix, j’aurais sur la conscience la lâcheté de m’être soustrait aux questions légitimes des magistrats. Je l’ai fait. Le dossier de l’accusation s’est avéré vide. Chacun sait désormais que je suis en prison pour des motifs exclusivement politiques. Au départ, je devais être neutralisé sur la base d’un dossier monté de toutes pièces, alléguant que je disposais d’une armée de 6000 personnes à la frontière, sans préciser laquelle, et prête à foncer sur Yaoundé pour déstabiliser les institutions. Puis, ce fut la prétendue affaire de « complicité intellectuelle » de détournement des deniers publics, à l’occasion de l’achat avorté de l’avion présidentiel. Et depuis mon incarcération, malgré de multiples enquêtes menées tous azimuts, le pouvoir n’a rien trouvé contre moi. Depuis mon incarcération, malgré de multiples enquêtes menées tous azimuts, le pouvoir n’a rien trouvé contre moi.

Le président Paul Biya n’a manifesté aucune volonté de prendre sa retraite. Ses partisans lui demandent d’ailleurs de se présenter en 2018. Quel est votre sentiment à ce propos ?

En 2018, cela fera 35 ans qu’il règne. En la matière, c’est la dose qui fait le poison ! En 2011, j’ai conseillé au président Biya de ne pas se représenter. Conseil dont je paie aujourd’hui le prix fort. N’avais-je pas raison ? Aujourd’hui, le Cameroun est devenu un pays qui subit. Il décroche sur tous les plans. Faute de détermination, tous les projets dans le domaine économique, social ou des infrastructures traînent et sont souvent dépassés lorsqu’enfin ils sont mis en route. À cela, s’ajoute le fait que notre unité nationale est à présent prise en otage du fait des mauvaises réponses apportées par le gouvernement à la question anglophone. Ainsi, la décision de priver les régions anglophones de tout accès à Internet, depuis plusieurs mois, ne fait qu’accroître la haine et l’irrédentisme. Dès lors, libre à lui de se représenter en 2018, et de faire appel une fois de plus à la résilience et au courage des Camerounais. Mais, le courage d’un peuple est fait pour servir la détermination de ses hommes politiques et la force de leur ambition, il n’est pas fait pour y suppléer.

Votre ami Abdoulaye Harissou n’a toujours pas été définitivement jugé malgré plusieurs années d’incarcération. Avez-vous le sentiment qu’il paie sa proximité avec vous ?

Avant d’être un ami d’enfance, Maître Abdoulaye Harissou est un notaire à la réputation établie dans le monde du notariat latin, dans lequel il était très actif. Son incarcération depuis bientôt trois ans est injustifiée : les accusations portées contre lui se sont écroulées au fur et à mesure du déroulement de son procès. J’espère que la justice fera preuve de courage et qu’il sera libéré rapidement. Mandela disait avec malice : ne faites jamais confiance à un homme politique qui n’a pas connu la prison.

Diriez-vous, à l’instar d’autres personnes incarcérées que la prison donne le sentiment d’être dans une position d’infinie faiblesse ?

Pas de faiblesse, non, mais de désarroi, d’impuissance lorsqu’on souhaite servir son pays. Je ne serai pas le premier homme politique, ni le dernier, hélas, à passer par la case prison pour des raisons politiques. Croyez-moi ça forge l’âme, sans pour autant la durcir.

Votre famille vit à l’étranger. Ne pas la revoir vous pèse-t-il ?

Oui, cela me pèse. À la veille de mon arrestation, j’avais fait partir mon épouse, Jeannette, à l’étranger de peur que l’on puisse entraver sa sortie du pays et la priver des soins médicaux dont elle a cruellement besoin. Je ne l’ai pas revue depuis cinq ans. L’année dernière elle a été hospitalisée pendant sept mois d’affilée. Je m’en veux de ne pas pouvoir être à ses côtés et lui apporter le réconfort dont elle a besoin.

Le système carcéral casse souvent les repères et fait perdre confiance en soi. Vous arrive-t-il d’avoir ce genre de sentiment ?

La perte de repères et de confiance en soi, cherchez-les du côté de mes adversaires, ceux qui par leurs agissements discréditent notre pays. Curieusement, la prison est aussi un territoire à énergie positive. On y espère, et y prie. Mais l’espoir n’est pas une stratégie et la prière n’est pas un plan d’action. Alors, je mets ce temps à profit pour travailler sur les sujets qui me sont familiers, le développement économique du Cameroun, la décentralisation, l’enjeu écologique, la sécurité.

Quels sont vos projets ?

Mes projets sont limités par ma situation actuelle. Mais ils sont les mêmes, et ma réflexion a beaucoup gagné en maturité. Le Cameroun n’a pas seulement besoin d’un chef. Les Camerounais ont besoin d’un projet, d’une idée vers laquelle marcher ensemble.

Source : Jeune Afrique

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