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Lapiro de Mbanga : Ce que je pense de notre justice

samedi 22 mars 2014


Il ameutait les jeunes, inquiétait les dirigeants politiques. Il soufflait le chaud et le froid. Sa voix s’est éteinte le 16 mars dernier aux Etats Unis.

Ce dimanche 16 mars, nous recevons un sms d’une source fiable. La source nous annonce laconiquement : « Lapiro de Mbanga est décédé ce jour aux Etats-Unis ». Cette annonce nous provoque un choc dans un premier temps. Nous la partageons avec ceux qui conversent avec nous. Puis, pourquoi croire d’ailleurs à cette grave nouvelle ? Pourvu qu’elle soit aussi fausse comme les précédentes au cours desquelles, la rumeur a tué un tel, un tel et un tel autre. Tout ce dernier temps, les Camerounais se font un immense plaisir à répandre sur les réseaux sociaux des fausses nouvelles pour des finalités dont nous avons de la peine à comprendre les bénéfices escomptés.

La nuit tombe à peine lorsque la nouvelle revient, se renforce et se diversifie. Elle devient réalité : Lapiro de Mbanga a vraiment quitté la scène en début d’après-midi dans un hôpital proche de New York aux Etats-Unis. Il se trouvait dans ce pays avec femme et enfants au titre de réfugiés politiques, sous la protection des Nations Unies qui leur avaient remis des titres de voyage en 2011, quelques mois seulement à la sortie de prison de l’artiste. Il venait alors de purger 3 ans de détention au pénitencier de New-Bell dans la ville de Douala.

La justice camerounaise avait reconnu Lapiro de Mbanga coupable d’avoir « incité les jeunes de Mbanga, de Penja et de Loum à se livrer à des casses » au cours des émeutes dites « de la faim » en 2008. Lapiro de son côté, avait de tout temps clamé sa non implication dans le soulèvement des jeunes de ces localités. Ces soulèvements se passèrent du reste dans plusieurs villes du pays, avec des dégâts matériels importants, y compris de nombreuses pertes en vies humaines. La justice frappa cependant l’artiste de 3 années d’emprisonnement, suivi d’une amende de 280 millions de dommages et intérêts.

Au sortir de cette condamnation, l’homme ne sera plus jamais le même : brisé physiquement par la détention, atteint psychologiquement par une détention qu’il considérait comme arbitraire, mais surtout comme le tribut de son engagement politique en chansons. N’avait-il pas, lorsque le pouvoir s’engagea à modifier la Constitution pour permettre au Président Biya de se faire réélire à la magistrature suprême autant de fois qu’il le voudra, lancé une campagne contre cette modification en sortant une chanson au titre de « Constitution constipée » ?

La chanson n’emballa pas des foules de jeunes comme ce fut le cas dans la décennie 1990 où, les vendeurs à la sauvette aux marchés de Nkololoun à Douala et Mokolo à Yaoundé, suivaient Ndinga Man comme un essaim d’abeilles sorties d’une ruche. Mais cette chanson fut tout de même perçue par le pouvoir de Yaoundé comme un acte d’insubordination de plus, de ce chanteur qui n’avait jamais dissimulé son animosité face au régime en place.

De tous les temps et de par le monde, les artistes dits « engagés » ont souvent eu maille à Vivre en osmose avec les systèmes politiques en place. Ce fut le cas de Lapiro avec le pouvoir de Yaoundé. Mais sa relation avec ce pouvoir évoluera de façon bizarre : pendant les années dites « de braise » marquées par le retour du multipartisme entre 1988 et 1994, Lapiro est le chanteur le plus populaire et le plus craint du Cameroun. Il ameutait les foules d’un discours violent et populiste. Il faisait peur au pouvoir qui décida de composer avec lui par le chantage d’abord et la collaboration ensuite.

Ndinga Man

Jean Fochivé, le Directeur général des services spéciaux de l’époque aimait imiter les méthodes du fondateur du Fbi. Edgar Hoover, le patron de la police américaine chargée des investigations, ne laissait pas de choix aux personnes qui se trouvaient dans sa ligne de mire : il vous amenait à composer avec lui dans un premier temps. Il vous broyait par la suite. Lapiro au sommet de sa gloire sera donc sollicité par le directeur général Cner (Centre national d’études et de recherches) de l’époque, le commissaire Jean Fochivé. Il lui sera demandé de tenir auprès de ses centaines de milliers de fans, un discours d’apaisement à ce moment précis où le pouvoir était quasiment vacillant. Lapiro se confiant plus tard à un de ses amis, dit : « Il ne m’avait pas été demandé de choisir entre l’acceptation et le refus. C’est un semblant de doléance qu’on vous formule, le revolver posé sur votre tempe... ».

Lapiro demanda alors aux sauveteurs dans une conférence de presse de « faire confiance au gouvernement.., de ne plus casser... ». Ce fut la trahison. Ce fut la rupture avec son public désemparé, abandonné sans leader. Ndinga Man se mettra alors sous la protection des services spéciaux. Il sera logé discrètement dans un grand hôtel de Yaoundé avant de se faire exfiltrer et envoyé sous un nom d’emprunt en Europe, afin de se faire oublier. Oublie-t-on les artistes ? Que non. Pendant 5 ans, on chanta très peu le « père » des sauveteurs.

De retour de cet exil forcé, Lapiro ne faisait plus recette. Il prit aussi de l’âge. Il avait ramolli son discours. Il s’était « assagi », dira un Ministre dont le département ministériel fut cité sans ménagement dans plusieurs chansons de l’artiste. Lorsque Lapiro fit une sortie musicale Douala pour la première fois depuis son retour au Cameroun, un de ses anciens fan fit ce commentaire : « Il ne reste de lui que son ensemble jean bleu et la forme de sa tête... ». Ce n’était pas faux : son pas alerte, son geste fort, sa voix rageuse, tout cela avait disparu. Lapiro de Mbanga n’existait plus. Il restait heureusement Pierre Roger Lambo Sandjo, son nom de famille.

Nous avions gardé le contact avec Lapiro lorsqu’il était exilé aux Etats-Unis. Il aimait appeler de temps à autre pour prendre des nouvelles du Cameroun. Au terme de chaque conversation téléphonie, il terminait souvent par cette phrase : « le combat continue ! ». Lorsqu’en fin d’année dernière, il fut invité à aller se produire au Zénith, une des salles de spectacle de Paris, reparti aux Etats-Unis, Lapiro nous appela pour dire sa satisfaction : « Je me croyais au Cameroun ; la salle était comble ; j’y ai mis du feu ! »

Pendant que Lapiro était en prison, il n’avait cessé de dire qu’on l’avait condamné en raison de son engagement contre la révision de la Constitution et son soutien aux jeunes sans emploi. Que même libéré, il ne se sentait pas libre : « je ne suis pas encore libre. Si j’ai purgé la peine privative de liberté, j’ai 280 millions de FCFA qui pèsent sur mon crâne. Tant que je ne les paye pas, je vais encore aller en prison pour 5 ans. Et, pour que je les paye, il faudrait que le procureur général près la Cour suprême décide, de par sa magnanimité et son bon vouloir, d’introduire mon dossier à la Cour suprême afin que je sois donc jugé en dernier ressort. Si je suis reconnu coupable, je vais payer les 280 millions de FCFA et si je suis innocent, je serai libéré purement et simplement ». Reconnaissait-il.

Droits de l’Homme

Lapiro avait cependant décidé de se confier au Conseil des droits de l’Homme de l’Onu et il promettait : « l’Etat du Cameroun va m’entendre ! J’ai une plainte pendante aux Nations Unies à Genève. Mes avocats américains ont porté plainte contre l’Etat du Cameroun pour les abus commis à mon procès, l’ai été mis en prison parce qu’on m’accuse d’avoir incité la population à tout casser, lors des émeutes de février 2008 et qu’un rapport a été fait par les jeunes du village Monyuka, à Mbanga. Ces jeunes ont été entendus et ont dit n’avoir jamais fait de rap¬port. Bien plus, ils affirment avoir vu ce rap¬port pour la première fois dans le bureau du juge. C’est ce qui fait peur à l’Etat du Cameroun et au procureur de la Cour suprême, qui ne veulent pas sortir mon dossier. Si mon dossier sort, mes avocats n’ont pas 5mn pour rétablir la vérité ». C’est cette plainte qui voudra que Lapiro parte avec sa famille aux Etats-Unis sous la protection de l’Onu.

De la justice camerounaise, Lapiro disait ceci : « En ce qui concerne mon procès, la justice a été mal rendue parce que, malheureusement, les juges ont trafiqué altéré et détourné la justice pour me mettre en prison. Nous sommes à la Cour suprême ce dossier souffre toujours. Comme les dossiers de plu¬sieurs autres détenus à l’instar de celui du colonel Edouard Etondè Ekoto, dans l’affaire du Port autonome de Douala (Pad). Nos dossiers sont tous partis au même moment à la Cour suprême et, jusqu’aujourd’hui, rien n’est fait. Pourtant, nous avons payé des sommes énormes. En ce qui me concerne, j’ai dépensé pas moins de 350.000 FCFA pour mon dossier. Ce qui est contraire aux dispositions du Code de procédure pénale (Cpp), qui stipule que c’est le président de la Cour suprême qui multiple les dossiers pour les transmettre au parquet. Le colonel Etondè Ekoto a dépensé pas moins de 2 millions de FCFA, lui seul comme individu, pour photocopier ses dossiers. Me Abessolo, lui a aussi détenu a dépensé au moins 1 million FCFA. Chacune des personnes de l’affaire Pad a dépensé plus de cette somme pour multiplier les documents, qui sont depuis longtemps à la Cour suprême ».

Lors de la dernière élection présidentielle d’octobre 2011, Lapiro avait battu campagne pour l’abstention. Après la réélection du Président Biya, l’artiste dira : « J’étais moi aussi en campagne, je suis convaincu que le Président de la République qui a été déclaré élu, sait que c’est moi le vainqueur de cette élection, au regard du taux d’abstentions élevé... ».

A l’annonce de la mort de Lapiro de Mbanga, les médias de toute la planète ont dit que l’artiste camerounais était exilé politique aux Etats-Unis. C’est cette expression qui sera retenue par les hommes. Elle s’inscrira comme telle dans l’histoire aussi. Elle mettra en contradiction les tenants de la thèse qui est qu’au « Cameroun, on n’a plus besoin d’aller dans le maquis pour exprimer ses idées ». Ici on peut condamner n’importe qui à tout moment ; il ne serait pas, non plus, difficile de maquiller cette condamnation en délit de droit commun. C’est cette image que le Cameroun présente au monde entier depuis ses vagues arrestations.

De Gaulle, ce grand homme français aimait à dire « qu’on n’emprisonne pas Voltaire ». Cela veut tout dire. Dans une République qui se veut libre et démocratique, la critique et les courants de pensée divergents construisent la nation. L’artiste par essence est une tête libre, parfois dure, toujours contestataire. Quand on l’écrase ou qu’on l’emprisonne, c’est Voltaire qu’on emprisonne également ; c’est Mozart qu’on assassine. Mais leurs œuvres, elles ne mourront jamais. « No make erreur », on le chantera toujours. Mais quelle erreur d’avoir donc jeté Tara en taule !

Par Xavier Messe

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