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Charles Lembe :« Le talent ne suffit pas, il faut travailler »

dimanche 8 juillet 2018


Charles Lembe, artiste camerounais.

Vous êtes parti du Cameroun il y a presque 20 ans. Pourquoi une si longue absence ?

Je ne suis pas revenu d’abord, parce que je devais me réinstaller en France, que j’avais quittée depuis 20 ans également, après y être allé pour la première fois en 1955, après la mort de mon père. J’avais 16 et 9 mois. Je suis revenu au pays en 1978, avant de repartir en 1999. Ça n’a pas été facile de me remettre dans le bain. Me réadapter aux structures étatiques en France. Il fallait réintégrer la Sacem, le droit d’auteur du cinéma, la sécurité sociale, les mutuelles, etc. Il fallait que sur le plan social, je me réintègre, que je retrouve les réseaux dans lesquels j’évoluais.


La France, là où votre carrière a pris son envol…

Je suis parti en France continuer au lycée et les difficultés financières ont fait que j’ai commencé à jouer dans des restaurants. Et en 1959, j’ai rencontré un producteur, Jean-François Quievreux, qui recherchait de jeunes artistes amateurs parce que Vogue voulait faire un catalogue d’artistes africains de l’indépendance, programmée en 1960. J’ai été le premier à être contacté et à enregistrer. Et lorsque l’album est allé en Algérie où j’ai vendu 5000 disques grâce aux soldats africains, cela a véritablement lancé ma carrière. Mais il fallait que j’apprenne à lire et à écrire la musique afin d’être un artiste international, pas simplement africain. J’ai donc pris des cours de musique avec les pourboires que j’obtenais dans les boîtes. C’était très cher. J’ai payé des cours pendant dix ans à mes frais. J’ai appris le cinéma aussi à mes frais.

Et de retour au pays, avez-vous des projets ?

Je suis là depuis le mois d’août 2017, trois mois après la disparition de mon épouse. Mes enfants m’ont demandé de venir me reposer. Donc je me suis reposé et j’écris. J’ai écrit deux chansons et j’ai essayé de démarrer un petit téléfilm, juste quelques lignes. Parmi mes projets, je prépare un film, « Machination sous les tropiques », qui sera accompagné d’un disque de musiques du film. Sinon, pour le milieu artistique camerounais, je suis au courant de tout ce qui se passe, mais je ne tiens pas à y revenir. J’ai quitté toute vie associative et toute vie de droits d’auteur depuis 25 ans. J’ai participé à la création de la Socadra en 1979, de la Socinada en 1990. Notre travail a été capté par des prévaricateurs fossoyeurs et ça a pénalisé les artistes camerounais, moi y compris.

Maintenant que vous êtes revenu, quel regard posez-vous sur le Cameroun d’aujourd’hui par rapport à celui d’avant ?

Les gens que je connaissais au Cameroun ont disparu. Beaucoup d’Occidentaux avec qui j’ai travaillé sont partis. Je trouve un Cameroun changé. C’est une autre époque. Mais je ne suis pas un ancien combattant. Bien au contraire. Je suis content qu’il y ait une relève, même si sur le plan artistique, ce n’est pas ça. Mais ce n’est pas de leur faute, parce que s’il y avait eu la formation et une meilleure gestion, on n’aurait pas eu ce retard. En 1986, on avait un projet officiel avec Georges Ngango, ministre de l’Information et de la Culture, et Raphaël Onambele Ela, son Secrétaire d’Etat. Un projet d’ouverture d’une école de musique et d’une école de cinéma. Malheureusement, ça n’a pas abouti.

Vous avez une idée bien précise de la chanson camerounaise qui a guidé votre carrière. Pouvez-vous nous la rappeler ?

Pour moi, il fallait que les Camerounais sortent des boîtes de nuit, et comme la chanson française, puissent écouter un disque sans avoir besoin forcément de danser. Et surtout, je suis pour le métissage culturel, parce que s’il n’y pas de métissage, il n’y a pas d’évolution. Ma musique est métissée, même le makossa que je fais. Beaucoup aussi ont fait du makossa métissé et il a évolué énormément. Le makossa de 80-90 était vraiment au sommet. Même en 95, ça marchait encore. Puis il y a eu la paresse, peut-être. Aussi, le manque de suivi industriel.

Vous avez une œuvre majeure, « Voices of Africa » sortie en 1973 avec notamment le tube « Mot’a Benama ». Et vous aviez déjà un message qui est toujours d’actualité. Lequel ?

C’est vrai que je vis avec une œuvre depuis plus de quarante ans. La chanson « Mot’a Benama » est partie d’un conte, comme Lafontaine s’est appuyé sur ses fables pour dénoncer un certain nombre de choses et Louis XIV les lisait. Il avait instauré le mérite. Ce que je voulais rappeler dans cette chanson, c’est le retour aux valeurs fondamentales de la tradition et du christianisme. Le retour à la fraternité, à la probité, à la compétence, au talent. Ce sont les bases de toute société. Une société qui n’a pas de repère n’a pas d’avenir. Il faut travailler pour réussir, grâce aux avancées sociales.

Travailler pour réussir, c’est le conseil que vous donnez aux jeunes artistes ?

Oui. Le talent ne suffit pas, il faut travailler. Mettez le cœur à l’ouvrage. Malheureusement, la formation fait défaut chez nous. J’aurais souhaité qu’ils écoutent un peu plus ce que font d’autres artistes, même s’ils ne sont pas Camerounais. Qu’ils prennent le temps de peaufiner leurs œuvres. Le public aime les chansons qu’il peut fredonner.

interview réalisée par Rita DIBA(CT)

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