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Blocage - Paul Biya : L’inaccessible Président.

dimanche 13 avril 2014


Le Chef de l’Etat camerounais est connu pour ne pas rencontrer ses ministres, encore moins ses concitoyens ordinaires, ce qui crée des blocages dans l’action gouvernementale, surtout avec un Premier ministre sans réels pouvoirs.

Claude Leroy est sélectionneur de l’équipe nationale de football de la République démocratique du Congo, lors de la Coupe d’Afrique des Nations 2006. Ses joueurs n’ont pas le moral. Les primes ne sont pas payées. Les responsables de la fédération sont impuissants, tout comme le ministre des Sports. Le coach décide de viser plus haut. Il ose un Sms au Président Laurent Désiré Kabila et les problèmes des Léopards sont immédiatement résolus.

Pareille scène est tout simplement inimaginable au Cameroun. Non pas simplement pour son caractère ubuesque, mais parce que le Président vit pratiquement dans une tour d’ivoire, aussi bien coupé de son peuple que des membres de son gouvernement. Paul Biya est connu pour ne pas tenir de conseils de ministres, accorde rarement des audiences à ses ministres et n’a donné que moins de cinq interviews à la presse locale en 32 ans de pouvoir.

Garga Haman Adji, alors ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, essaie pendant plusieurs mois de rencontrer le Président de la République, en vain. Les nombreuses correspondances qu’il lui adresse restent lettre morte, tout comme ses demandes d’audience. Cela va être l’une des raisons qui vont le pousser à démissionner de ses fonctions.

Un autre membre du gouvernement rapporte avoir passé trois années au gouvernement, sans jamais avoir rencontré le Président, ni même lui avoir parlé. Il s’est contenté de lui serrer la main lors des cérémonies de présentation des vœux et rien de plus. « En principe, analyse Alain Fogue, enseignant d’université et homme politique, un ministre n’a pas à s’adresser directement au Président de la République, puisqu’il y a un chef du gouvernement. Il est le filtre entre le Président et les ministres.

Mais la situation change dans un système comme celui du Cameroun, où le Président de la République a d’énormes pouvoirs et où le Premier ministre est nommé en même temps que les autres ministres. Le Premier ministre est nommé au même moment que les ministres. Dans ces conditions, il démarre ses fonctions avec une vulnérabilité qui est la marque de fabrique du système camerounais.

De loin, on n’a pas le sentiment qu’il y a un lien entre le Président et son gouvernement. Les rares fois où il a blâmé ses ministres, sont les rares fois où il a parlé en public. C’était le cas lors d’un conseil de ministres qui a duré quelques minutes en mars 2008 et le 31 décembre dernier. Tout cela s’explique par le fait que le peuple et les collaborateurs du Président l’ont déifié. Il ne se sent aucune obligation de donner des explications à qui que ce soit, quant à ses choix.

Il n’a aucune obligation de rendre compte, ni au peuple ni à ses collaborateurs. Son management est dépassé. Même dans les monarchies, le roi laisse la possibilité à ses collaborateurs de ramener jusqu’à lui, les préoccupations des populations. Dans le système camerounais, on constate que le Président est au-delà de la portée des populations et de ses ministres », explique Alain Fogue.


Au nom du Président de la République.

Les conséquences de cette difficulté à accéder au Président de la République dans un contexte où le Premier ministre ne jouit pas de grands pouvoirs sont nombreuses. Pour Alain Fogue, c’est cela qui explique « l’inaction du gouvernement, les résultats économiques déplorables, la cacophonie qui s’illustre à travers l’affaire Bapès Bapès, etc ».

« Le rôle de coordination que doit jouer le Président par rapport à toute la machine du pouvoir exécutif n’est pas bien mené, poursuit-il. Les éléments qui sont sur le terrain n’ont pas la possibilité de lui rendre directement compte. Il a mis des systèmes de filtre qui ne permettent pas d’apporter jusqu’à sa table, les problèmes des Camerounais. Il s’en accommode et c’est devenu sa manière de gouverner ».

Cette inaccessibilité du Président de la République ouvre également la voie à la délation et aux trafics d’influence. « Il y a plein de gens qui disent parler au nom du Chef de l’Etat. Pour peu qu’ils travaillent à la présidence, ils appellent des ministres et leur donnent des ordres, prétendant avoir été envoyés par le Président. Et ça marche, parce qu’il sera difficile d’aller voir le Chef de l’Etat ou de rappeler pour savoir si c’est lui qui a effectivement donné telle instruction ou telle autre.

Je suis convaincu que c’est ce qui s’est passé dans l’affaire Bapès Bapès. Même le Rdpc est victime de cette inaccessibilité du président national. Cela a amené un groupuscule d’individus à confisquer le parti. Ils prennent des mesures impopulaires et prétendent que c’est le président national qui l’a demandé. On lui donne de fausses informations simplement parce qu’on a verrouillé l’accès à lui. Du coup, tout ce qu’il a comme information, ce sont les bribes qui arrangent les privilégiés qui ont la chance de lui parler, regrette un militant du parti au pouvoir.

Pour contourner cette difficulté d’accès au Président, des réseaux se sont créés autour de lui et permettent à quelques privilégiés d’être sûrs que leurs lettres seront remises au Président en personne ou que leurs doléances lui seront directement transmises.

Par Jean Bruno Tagne(Le Jour)

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