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1997-2014 : Retour sur l’affaire Titus Edzoa

samedi 1er mars 2014


Comment l’ancien secrétaire général à la présidence de la République s’est retrouvé en prison, après avoir démissionné du gouvernement et comment il y a passé 17 années, comme son coaccusé Michel Thierry Atangana.

La scène à laquelle quelques personnes ont pu assister le 21 avril 1997 au ministère de la Santé publique aurait été inimaginable quelques heures seulement plus tôt. Titus Edzoa, ancien secrétaire général à la présidence de la République et réputé particulièrement proche du président de la République, Paul Biya pratiquement bousculé alors qu’il tentait d’accéder au bâtiment. Ce jour-là, Charles Etoundi a été nommé à la tête du département. Titus Edzoa, qui la veille avait annoncé sa démission du gouvernement, venait pour une passation de service. Il lui sera signifié que ce n’était pas le cas, mais que l’on installait tout juste le nouveau ministre à un poste laissé vacant.

Les choses avaient changé pour l’ancien conseiller du chef de l’Etat. Pas seulement au niveau du ministère qu’il avait quitté, mais également dans l’opinion. L’homme qui avait toujours été considéré comme l’un des piliers du système Biya allait acquérir une autre image, arrachant même la sympathie de bon nombre de Camerounais opposés au pouvoir en place. Mais c’était aussi le début de la descente aux enfers, car le pire était à venir. .

Les responsables des journaux camerounais ne pouvaient pas se douter ce dimanche-là que le lendemain ils auraient à leur Une l’une des informations les plus retentissantes de l’année. C’est le matin-même de ce 20 avril 1997 que les journalistes ont été discrètement convoqués à une rencontre au salon Mont Cameroun, au dixième étage de l’hôtel Hilton de Yaoundé. Le, Titus Edzoa annonce sa démission du gouvernement et sa candidature à l’élection présidentielle du 11 octobre de la même année (voir encadré). Coup de tonnerre ! Celle-là, personne ne l’avait vu venir.

Quelques jours plus tôt, Titus Edzoa avait pourtant été l’hôte d’un important parterre de personnalités dans sa nouvelle résidence au quartier Simbock Yaoundé. Il avait organisé une grande réception, avec près de 1000 couverts, qui avait été particulièrement courue. Titus Edzoa restait une personnalité influente, malgré le fait qu’il avait quitté quelques mois plus tôt le secrétariat général à la présidence de République pour le ministère de la Santé publique. Ce jour-là, pourtant, personne n’était capable de dire pourquoi il organisait une réception de cette envergure.

Il ne travaille pas

Une semaine après sa démission, dans une interview accordée à Haman Mana, Titus Edzoa déclare : « J’ai toujours été positif. Mais ce n’est pas à un ministre de dire que tout est immobile. Vous le voyez vous-même rien ne marche. On lui dit : « Bougez ! Bougez ! », Il ne bouge pas. Il ne travaille pas. Vous ne pouvez pas vous imaginer les efforts qu’on fait de l’intérieur pour que les choses évoluent. Pour faire aboutir la nouvelle constitution, ce fut très rude. Il ne voulait même pas qu’on limite les mandats. Et lorsque vous expliquez qu’on doit limiter les mandats pour obliger les hommes d’Etat à se donner un programme d’action établi dans le temps, on vous taxe de rebelle. Les gens s’imaginent qu’ils vont gouverner sans calendrier. Ce n’est pas possible. Il faut des programmes étalés sur une période donnée.

Là, on est obligé de produire des résultats ». Titus Edzoa va plus loin dans la charge assénée à Paul Biya : « Voyez-vous, vous êtes deux amis. Vous êtes ambitieux. Il appelle l’un de vous et lui dit : « Je vais te nommer à tel poste », puis il le fait. Vous vous mettez à travailler. Ensuite, il appelle votre ami et lui dit du mal de vous et de votre manière de travailler. Et promet votre poste à votre ami. Puis il vous dit que votre ami fait des mains et des pieds pour prendre votre poste. Quelque temps après, il le nomme à votre place. Comment ce dernier peut-il démontrer qu’il n’est pas à l’ origine de votre chute ? Vous êtes obligés de vous brouiller. Et cela installe un climat malsain, un climat de méfiance et d’animosité. Et pourtant, vous êtes complémentaires et on a besoin de cela pour un bon rendement. Il y a aujourd’hui des techniques modernes de gestion. Un travail d’équipe ».

En mai 1997, le ministre démissionnaire et candidat déclaré à l’élection présidentielle reçoit une lettre de mise en garde du préfet du département du Mfoundi, Edgard Alain Mebe Ngo’o. Celui-ci lui indique que ses activités et ses déclarations sont de nature à troubler l’ordre public et à porter atteinte aux institutions de la République ». Edgard Alain Mebe Ngo’o écrit : « Je crois devoir indiquer qu’à la toute prochaine récidive, je me réserve le droit de prendre toute mesure de sauvegarde de l’ordre public ».

L’ex-ministre est désormais en résidence surveillée et son passeport lui a été retiré depuis le 22 avril. Le 12 mai 1997, Mihel Thierry Atangana est arrêté par les, éléments du Groupement spécial d’opération (Gso) et conduit à la direction de la Police judiciaire où il passera 53 jours avant d’être transféré à la prison centrale de Yaoundé Kondengui.

La mise en résidence surveillée de Titus Edzoa et l’interpellation de Michel Thierry Atangana avaient été précédées, le 6 mai, par une correspondance du secrétaire général à la présidence de la République, Amadou Ali, demande au délégué général à la Sûreté nationale, Luc Loe, d’ouvrir une enquête sur la gestion par Michel Thierry Atangana du Comité de pilotage et de suivi des projets routiers Yaoundé — Kribi et Ayos — Bonis (Copisur) d’une part, et de la liquidation de la Bcci Cameroon, d’autre part.

Copisur

Le Copisur avait été créé le 08 juillet 1994 par Paul Biya et était composé de six membres : trois représentants de l’Etat et trois représentants du groupe français Jean Lefèvre. Michel Thierry Atangana, représentant du groupe français, a été porté à la tête de ce comité placé sous la tutelle de la présidence de la République. Près de deux semaines après la création du Copisur, Titus Edzoa est nommé secrétaire général à la présidence de la République.

A la suite de la correspondance d’Amadou Ali, Luc Loé transmettra le 13 mai 1997 une correspondance à la direction de la Police judiciaire prescrivant « une enquête urgente » sur la gestion par M. Thierry Michel Atangana du Copisur. Tous les membres du Copisur seront entendus dans le cadre de cette enquête. Entendu, lui aussi. Titus Edzoa évoquera l’obligation de réserve, d’après le rapport de la police. Un premier rapport établi par le commissaire Dahirou Hayatou, l’époque sous-directeur des enquêtes économiques à la direction de la Police judiciaire, ne mentionne pas Titus Edzoa. En conclusion d’un deuxième rapport. toutefois, il écrit « Compte tenu de ce qui précède, M. Edzoa Titus et Atangana Abega Michel Thierry peuvent être poursuivis pour détournement de deniers publics, de trafic d’influence et de corruption ».

Plus haut dans le rapport, on lit « En vérité le professeur Titus Edzoa a transformé le Comité de pilotage et de suivi des projets routiers Yaoundé — Kribi et Ayos — Bonis en un instrument de détournement de deniers publics malgré les objections du ministre des Finances. Pour ce faire, il a utilisé les services de M. Atangana Abega Michel Thierry en le plaçant à la tête de cette structure pour assurer le suivi de ses instructions.

Après le siège autour de sa résidence au quartier Bastos, Titus Edzoa a finalement été enlevé par le Gso le 03 juillet 1997. Il sera présenté, avec Michel Thierry Atangana, au procureur de la République. Les deux seront inculpés pour détournement derniers publics, notamment et mis en détention provisoire à la prison centrale de Kondengui. Le 22 juillet, les deux détenus sont transférés de Kondengui pour le secrétariat d’Etat à la Défense (Sed). Au départ, on parle de o besoin d’enquête ». Mais Edzoa et Atangana seront détenus au Sed pendant 17 ans.

L’enlèvement de Titus Edzoa dont la côte de popularité avait grandi après sa démission et l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle va susciter un ensemble de réactions de protestation. Mongo Béti, le célèbre écrivain, mêle sa voix au concert : « J’ai décidé de faire partie de tous ceux qui, avec toute la force de leurs faibles moyens matériels joints à leur foi dans l’aspiration universelle à la justice, défendront le professeur Edzoa Titus, non pas le candidat à la prochaine élection présidentielle, mais le citoyen camerounais victime d’une persécution politique flagrante ».

Le 20 juillet 1997 se tient à la Librairie des Peuples Noirs au quartier Tsinga à Yaoundé, une réunion qui débouchera sur la création du Comité de libération du citoyen Titus Edzoa (Coli-ite). Un bureau provisoire de sept membres est mis sur pied. Il s’agit de Mongo Béti (président), Mme Valérie Ngongo (vice-présidente), Fabien Eboussi Boulaga (trésorier), Jean Kamdem (commissaire aux comptes), Célestin Bedzigui (conseiller juridique), Emmanuel Ngameni (conseiller pour les liaisons avec les organisations) et Aimé Moussy (conseiller à la communication). Le 24 juillet, le Colicite donne une conférence de presse pour « donner les informations au jour le jour sur ce qui arrive aux détenus, à leurs familles et les démarches entre¬prises en leur faveur ».

Le 5 août 1997, Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana reçoivent une deuxième inculpation au sujet du financement du Copisur. Le 8 août 1997 s’ouvre le procès. Une foule nombreuse s’est rendue au palais de justice de Yaoundé centre administratif pour assister à cet événement. La salle d’audience et le palais sont fortement militarisés. Les avocats des accusés se plaignent d’ailleurs de la forte présence des gendarmes dans la salle d’audience. A l’issue de cette première audience, au moment où Titus Edzoa rejoint le véhicule qui va le ramener son lieu de détention, la foule l’acclame chaleureusement. Certains l’appellent, même « président ».

Quelques jours après cette première audience, « l’affaire des écoutes téléphoniques » éclate dans la presse. Les journaux Le Messager et La Nouvelle Expression publient dans leurs éditions du 11 août des extraits de conversation téléphonique entre, d’une part Amadou Ali et Edouard Akame Mfoumou et, d’autre part, entre ce dernier et Martin Belinga Eboutou. Dans celles-ci il est question du « rouleau compresseur » qui sera mis en branle pour se débarrasser de Titus Edzoa. L’on attribue les propos suivants à Akame Mfoumou, dans l’échange avec Belinga Eboutou :« Nous saurons comment régler cette affaire à l’intérieur entre nous. Et nous pouvons le faire en ressortant les casseroles qu’il trame. Et il faut le faire vite. Parce que ça ne fait pas sérieux d’enfermer quelqu’un et de le garder des semaines et des mois sans jugement. Tu vois ce qu’on a fait à ’Bernard Tapie en France. On sort cette affaire aujourd’hui, on la juge. On sort l’autre demain, etc. n’attendons pas longtemps. Jugeons les dossiers déjà disponibles ».

15 ans et 20 ans

Le 03 octobre 1997, Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana sont condamnés à 15 ans de prison, à la suite d’une seule audience publique tenue d’ailleurs de nuit. Ils sont en outre condamnés au paiement d’une amende de 350 millions de FCFA et à la confiscation de leurs biens. La peine sera confirmée par la cour d’Appel du Centre le 27 avril 1999 sans la confiscation des biens, puis par la Cour suprême, le 23 octobre 2003. Le 23 octobre 2008, le juge Magnanguemabe rend une ordonnance de renvoi partiel et de non-lieu à l’égard d’Edzoa et d’Atangana. Mais cette ordonnance sera attaquée par le procureur de la République.

Le 27 octobre 2009, le deuxième procès contre Edzoa. Atangana et autres s’ouvre devant le Tribunal de grande instance du Mfoundi. Le 06 juillet. 2012, alors que le verdict est attendu, on désignera plutôt de nouveaux juges. Le 04 novembre 2012. Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana écopent de 20 ans de prison. Ils avaient déjà entièrement purgé leur première peine de 15 ans de prison. Le 18 février 2014, à la suite de diverses pressions, le président de la République signe un décret portant commutation et remise de peines. Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana bénéficient d’une remise totale de leurs peines et retrouveront la liberté dans la nuit du 24 février 2014.


La déclaration de démission

Mesdames, messieurs

Il y a environ quinze ans, je m’engageai en politique pour un idéal, pour un système de valeurs sociales bien défini. J’y consacrai ma vie, professionnelle et privée, avec foi, sans regret, m’impliquant nuit et jour avec générosité, quelquefois même avec obstination, fier de servir mon pays. Je fus ainsi, tout à tour, sans interruption ministre chargé de mission à la Présidence de la République du Cameroun, conseiller spécial à la Présidence de la République du Cameroun, ministre de l’Enseignement supérieur, secrétaire général à la Présidence de la République du Cameroun, ministre de la Santé publique.

Aujourd’hui, à l’heure du bilan du système, le constat pour peu qu’on veuille bien être honnête, est hélas dramatiquement désolant sur les plans institutionnel, économique, social, culturel.

Personnellement, pour mes convictions politiques, j’aurai été très tôt combattu par une minorité soi-disant pensante et influente, mais ô combien hypocrite et limitée du système. J’aurai été combattu par des tentatives permanentes d’humiliation des manœuvres inavouées d’intimidation et de délation. Grâce à Dieu, je restai imperturbable, m’évertuant de donner comme beaucoup d’autres Camerounais, du souffle à un système qui se vidait inexorablement de sa substance. Aujourd’hui, dans notre société, le rêve et la foi en l’avenir ont dis¬paru, faisant la place au désespoir, à la résignation collective...

Mesdames et messieurs, très chèr(e)s compatriotes,

Aujourd’hui, contre le ministre de la Santé publique que. je suis, ces basses manœuvres d’hier ont redoublé de perfidie, .d’intensité et d’audace, ne me permettant pas de mener terme, dans la sérénité et la sécurité, la mission qui m’aura été confiée. Devant cette situation de dépit et dans l’impossibilité personnelle de participation libre et active à la construction de notre pays, droit et devoir de tout Camerounais, après une profonde réflexion, loin de toute pression et en harmonie avec ma conscience, j’ai décidé :

1) De mettre un terme, partir de cet instant, à mes fonctions de ministre de la Santé publique. Dans les heures qui suivent, ma lettre de démission sera transmise à Monsieur le Premier ministre, chef du gouvernement ;

2) Libre de tout engagement politique, j’ai décidé de me déclarer candidat aux prochaines élections présidentielles. Je donne ainsi aux Camerounais une autre possibilité d’alternance. De mon droit le plus légitime j’en fais un devoir.

J’ai cru nécessaire d’annoncer ces deux décisions bien avant l’échéance des élections législatives, afin de lever toute équivoque et surtout réaffirmer la transparence de mes convictions politiques. Tous les militants et les non militants des partis politiques, les femmes et les hommes, les jeunes et les moins jeunes de la société civile qui ont pu apprécier au bout de ces longues années mon action et mes convictions veuillent bien’ tenir compte de ce message au cours de ces élections législatives.


Par Jules Romuald Nkonlak(Le Jour)

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